EXHIBITION

Concepts

Concept I

Concept II

Concept III

Concept IV

I - La bibliothèque de Chimurenga

En 2002 Chimurenga a été invitée à participer à Documenta Magazine, un réseau international de périodiques promu par Documenta, l'une des expositions d'art contemporain les plus importantes au monde, organisée à Kassel, en Allemagne, tous les cinq ans. Chimurenga et Glendora Review étaient les seules revues africaines invitées dans le projet. Les critères de sélection n'étaient pas très clairs et un manque d'informations sur les publications produites et distribuées en Afrique a émergé. Le projet Chimurenga Library est né ainsi, en partie, comme réponse à Documenta Magazine, en offrant une approche différente. La bibliothèque de Chimurenga est une sélection de publications internationales qui ont influencé culture, politique, écritures et idées en Afrique. Le choix des périodiques présentés dans le site est totalement arbitraire et lié aux sympathies, à la vision et au réseau de Chimurenga. Le site Internet créé pour le projet présente une description des revues, une sorte d'arbre généalogique de ces publications et une bibliographie. Mais, plus intéressant encore, Chimurenga Library a commandé à des intellectuels, artistes et éditeurs une contribution sur ces publications. Ainsi dans Chimurenga Library émerge non seulement un portrait des revues mais aussi une sorte de carte affective des liens, de la signification et de l'impact que ces périodiques ont réussi à produire au cours de leur histoire. Ce sont des publications en cours, éteintes, parfois des météores avec un seul numéro zéro; ce sont des publications produites en Afrique mais pas seulement et non nécessairement. Chimurenga Library n'est pas intéressée à offrir un panorama du secteur de l'édition africaine; son paysage est fait de connexions et interférences qui produisent pensée et culture en rapprochant lieux et styles mêmes très éloignés. Il est intéressant de noter que cette approche subjective et affective a immédiatement produit une grande participation. Le projet prévoyait huit revues et huit contributions: en six mois Chimurenga Library a présenté sur son site vingt-six revues et a recueilli vingt et un textes et vidéos. Son stand à la Foire du Livre de Cape Town en 2008 a suscité l'émoi et la curiosité des visiteurs, le projet a rapidement obtenu des articles et comptes rendus dans la presse internationale et a été présenté à New York au centre culturel "The Kitchen".

Les responsables du projet ont transféré sur Wikipedia une bonne partie du matériau recueilli durant leurs recherches, ces articles ont rapidement suscité un intérêt et activé de nouvelles personnes. Chimurenga Library continue son action : outre le fait qu'elle se déploie sur Wikipedia, de nouvelles contributions inédites, notamment traductions et dossiers audio, sont prévues en 2009, tout comme une présentation interactive à l'intérieur de la nouvelle bibliothèque de Cape Town qui transformera les lecteurs en écrivains.

Les revues sont des réseaux extraordinaires: elles relient des intellectuels du monde entier sur un projet commun, elles expérimentent des styles et des langages et sont des traces de l'histoire, des objets précieux "that we read and admire", comme dit Ntone Edjabe, directeur de Chimurenga.

Pour lettera27 soutenir un projet sur les revues signifie s'appuyer sur des réseaux de personnes qui partagent la mission de la fondation: partage des connaissances et accès aux savoirs, participation. Outre le fait qu'elle produit et rend accessible de la documentation inédite sur des périodiques bien peu connus, Chimurenga Library interpelle, d'une façon extrêmement enrichissante, les thèmes centraux de lettera27. Qui sont les lecteurs ? Qui sont les écrivains ? Qui produit les informations ? Chimurenga pointe du doigt cette ambiguïté qui a profondément marqué l'histoire des périodiques. Les revues influencent d'autres revues, les lecteurs écrivent aux revues, les éditeurs s'intéressent aux nouvelles stratégies pour accroître leur public, les écrivains interviewent les lecteurs, celui qui écrit, lit et celui qui lit, souvent écrit. Analyser l'histoire des périodiques permet d'analyser les nombreuses façons dont les revues se sont intéressées au partage des connaissances, à l'accès aux savoirs et aux outils de participation. Tout cela n'est pas récent, ce sont des questions qui ont toujours interpellé les rédacteurs. Il suffit de penser à toute l'énergie consacrée à inventer de nouveaux systèmes de distribution et de vente au public, les modalités d'abonnement, les sondages, les espaces ouverts aux correspondances. Ces dernières années, Internet a ouvert de nouvelles voies, mais n'a pas détruit les anciennes. L'analogique et le numérique cohabitent en offrant des choses différentes. On peut désormais acquérir des produits, commenter des articles, lire les nouvelles, trouver des approfondissements en ligne mais dans de nombreuses nations africaines aussi, où il est particulièrement coûteux ou difficile de publier, le plaisir de feuilleter une revue continue de produire de nouvelles publications.

lettera27 a financé Chimurenga Library et demandé aux éditeurs de Chimurenga de rendre accessibles les résultats de leurs recherches sur Wikipedia. Même si cela n'était pas prévu dans le projet de départ, Chimurenga Library a soutenu WikiAfrica en créant sur Wikipedia, dans sa version anglaise, des articles sur toutes les revues retenues. Cela n'a pas du tout été chose aisée. En insérant leurs articles sur Wikipedia, les éditeurs de Chimurenga ont reçu des réponses plus ou moins automatiques de la part des administrateurs: "The notability of this article's subject is in question", "If notability cannot be established, it may be listed for deletion or removed", "Its tone or style may not be appropriate for Wikipedia", "Its neutrality is disputed", "It reads like a personal reflection or essay". Il est assez frustrant de faire une recherche, écrire des textes, commander des essais et contributions d'approfondissement pour ensuite recevoir des réponses automatiques de Wikipedia qui mettent en discussion la valeur même de la recherche, ses contenus, les personnes et les institutions qui les ont produites. Les éditeurs de Chimurenga ont dû se confronter à l'absence d'une masse critique capable de comprendre l'importance de leurs contenus. Mais pas seulement, Chimurenga et Chimurenga Library sont écrits dans un style et un langage peu adapté à Wikipedia: afin de pouvoir être transférée, la documentation a besoin d'être entièrement réécrite. Au-delà du temps nécessaire à cette opération, il est clair que demander à Chimurenga de renégocier son style ne crée pas seulement des difficultés pratiques mais c'est aussi une requête idéologique. Cela revient à dire: "Pouvez-vous, s'il vous plaît, enlever toutes les expressions d'argot et sud-africaines en rendant votre anglais plus américain ou au moins britannique ?" "Pouvez-vous renoncer à une approche personnelle et subjective en adaptant l'écriture des vos textes à celle déjà existante ?". La situation serait différente si la quantité des contenus reversés sur Wikipedia était énorme et le nombre de personnes investies dans cette pratique très vaste: à ce moment-là, il reviendrait à Wikipedia de devoir renégocier son langage, et non pas à Chimurenga.

L'approche de la Chimurenga Library est personnelle, idéologiquement orientée (le fait même qu'elle se définisse panafricaine montre bien cet élément) et demeure le résultat d'un choix stylistique et esthétique bien réfléchi (pour cette raison son site n'est pas un wiki, parce que le software wiki est encore très rigide et n'aurait pas permis au projet de se présenter au public avec un graphisme personnel). L'intérêt de la revue Chimurenga et de son réseau pour le projet encourage la suite des initiatives et, au-delà des difficultés rencontrées dans les rapports avec Wikipedia, Chimurenga Library a démontré être une source primordiale sur des sujets peu documentés. Elle a lancé une recherche internationale à la fois en ce qui concerne le matériel produit et la méthodologie adoptée et a changé les points de vue en Afrique en montrant comment "la perspective africaine" est vaste, changeante et multiforme, en créant des articles sur Wikipedia qui ont donné lieu à de nouvelles contributions et participations. En 2009 Chimurenga Library est en train de repenser ses interactions avec Wikipedia et a proposé de l'utiliser live dans les bibliothèques afin d'investir de nouveaux lecteurs et écrivains.

- Iolanda Pensa, interview in Africultures, March 2009